The Third Man (1949)
Chronique cinéma
The Third Man (1949) : l’Europe en ruines, le charme du mal et la grande gueule du désenchantement
Il y a des films qui vieillissent comme de bons meubles, et d’autres comme des blessures mal refermées. The Third Man appartient à la seconde catégorie. Carol Reed y transforme la Vienne occupée de l’après-guerre en piège moral, Graham Greene y injecte son goût du péché sans sermon, et Orson Welles surgit comme un prince de l’ombre, trop brillant pour être honnête. On pourrait parler d’un thriller. Ce serait vrai, mais bien trop petit. Ce film-là raconte surtout un continent lessivé, des fidélités pourries de l’intérieur, et cette vieille tentation moderne qui consiste à trouver le mal spirituel tant qu’il porte beau.
Repères
- Titre original : The Third Man
- Titre français : Le Troisième Homme
- Année : 1949
- Réalisation : Carol Reed
- Scénario : Graham Greene
- Photographie : Robert Krasker
- Musique : Anton Karas
- Interprètes principaux : Joseph Cotten, Alida Valli, Trevor Howard, Orson Welles
- Pays : Royaume-Uni
- Durée : 104 minutes
- Distinction notable : Grand Prix au Festival de Cannes 1949 ; Oscar de la meilleure photographie noir et blanc
Sommaire
Bande-annonce
Avant d’aller plus loin, voici la bande-annonce du film. De quoi replonger aussitôt dans cette atmosphère de ruines, d’ombres et de duplicité.
Un mort, un mensonge, une ville déjà malade
Le point de départ est simple, presque trop simple pour être honnête. Holly Martins, écrivain américain un peu falot, débarque à Vienne pour y retrouver son ami Harry Lime. À son arrivée, il apprend que Lime est mort dans un accident de voiture. Puis les témoignages boitent, les versions se contredisent, et cette histoire de “troisième homme” commence à sentir le roussi.
Holly Martins n’est pas un détective. C’est un homme encore lesté d’illusions, ce qui le rend parfait pour entrer dans une ville où plus personne ne croit vraiment à la netteté morale. Le film bâtit toute sa force sur ce décalage entre l’homme qui arrive avec ses souvenirs et le monde réel qui l’attend au tournant.
Plus qu’un film noir : un grand film de l’après-guerre
On classe souvent The Third Man parmi les grands films noirs, et ce n’est pas faux. Mais sa vraie puissance vient de son enracinement dans la Vienne occupée de l’après-guerre, ville divisée, ruinée, moralement épuisée.
Ici, le décor n’est jamais un simple décor. Les ruines, les zones d’occupation, les caves, les façades blessées et les trafics racontent déjà la faillite d’un monde avant même que l’intrigue n’ait fini son travail. C’est en cela que le film déborde largement le cadre du simple suspense.
Sur ce terrain, on peut d’ailleurs rapprocher The Third Man d’un autre film noir majeur que j’ai déjà évoqué sur le site, Kiss Me Deadly (1955), autre œuvre où l’enquête sert surtout à révéler un climat de corruption et de pourrissement moral.
Vienne comme paysage moral
Les cadrages obliques, les ombres nerveuses, les contrastes du noir et blanc, les rues filmées comme des couloirs d’angoisse : tout concourt à faire sentir un univers décentré. Robert Krasker ne photographie pas seulement une ville ; il donne une forme au désordre intérieur du récit.
La cithare d’Anton Karas ajoute à cela une ironie trouble, presque narquoise, qui empêche le film de sombrer dans le pathos lourd. C’est une musique qui griffe au lieu d’enrober.
Cette manière d’utiliser la mise en scène pour tordre le regard du spectateur peut faire penser, dans un registre différent, à Lady in the Lake (1947), autre film où le dispositif visuel participe directement à l’expérience du malaise.
Harry Lime, ou le mal quand il a de l’allure
Harry Lime fascine parce qu’il n’est pas un simple truand de cinéma. Il est séduisant, rapide d’esprit, spirituel, presque aimable, et donc plus inquiétant encore. Son charme ne contredit pas sa corruption : il en est l’arme la plus efficace.
Le film montre ici une vérité peu confortable : le mal le plus dangereux n’est pas toujours le plus grossier. Parfois, il a du panache. Parfois, il a le sourire facile, le mot juste, et cette désinvolture qui fait confondre l’intelligence avec l’absence totale de scrupules.
Une fin qui ne cajole personne
La grandeur du film tient aussi à son refus de consoler le spectateur à bon marché. The Third Man ne cherche pas à refermer proprement la plaie qu’il a ouverte. Il laisse une amertume nette, presque sèche, et c’est très bien ainsi.
Cette sécheresse finale n’a rien de poseur. Elle est au contraire d’une cohérence admirable. Quand un film parle d’un continent humilié, d’amitiés avariées et d’arrangements avec l’abjection, il serait assez ridicule qu’il s’achève en distribuant des mouchoirs parfumés et des consolations de salon.
Pourquoi le film mord encore aujourd’hui
Parce qu’il a compris quelque chose qui ne date pas de 1949 : les sociétés fatiguées produisent des zones grises où l’intelligence, l’opportunisme et le cynisme peuvent passer pour du réalisme supérieur.
Voilà pourquoi The Third Man n’est pas un classique empaillé. Il continue de regarder juste. Et c’est aussi pour cela qu’il trouve naturellement sa place dans un ensemble plus large d’articles consacrés à l’imaginaire noir, à ses formes et à ses héritages, comme La Série Noire : naissance d’une langue noire.
Pour un prolongement plus directement policier, on peut également aller voir Identité judiciaire (1951), qui permet de poursuivre la promenade du côté des récits d’enquête, des méthodes et des visages plus techniques du crime à l’écran.
Conclusion
The Third Man ne vit pas sur sa réputation : il la mérite. C’est un film qui voit clair dans les amitiés douteuses, les villes blessées et le cynisme qui se prend pour de l’intelligence. Voilà pourquoi il reste mordant.
