SANS ESPOIR DE RETOUR – DAVID GOODIS

Chronique Noire • Roman noir • David Goodis

Sans espoir de retour — la rue sans issue, la gorge serrée

Un homme qui a perdu sa voix, une ville qui a perdu patience, et un commissariat qui veut une réponse plus vite que la vérité. Goodis ne raconte pas une “enquête” : il raconte une descente.

Noir urbain Skid Row & River Street Bouc émissaire Après-guerre (tensions & émeutes) Identité brisée
Auteur
David Goodis
Titre original
Street of No Return (1954)
Édition française
Gallimard, première parution 1956 • Traduction : Henri Robillot
Genre
Roman noir (social & urbain), fatalisme hardboiled
Où ça se joue
Skid Row (asiles de nuit, trottoirs) → River Street → “L’Enfer” → commissariat du 37e district
À retenir
Un ancien chanteur (Whitey / Eugene Lindell) devient le coupable idéal dans une ville sous tension.

Le décor : le froid, la soif… et l’évidence du piège

Goodis commence par le bas. Pas “le bas” romantique, pas le bas folklorique. Le bas réel : un mur d’asile de nuit, trois types collés les uns aux autres, et cette bise humide qui vient du fleuve comme un rappel à l’ordre. On ne s’installe pas dans l’histoire : on s’y recroqueville.

« Ils étaient, tous les trois, assis sur le trottoir, adossés au mur de l’asile de nuit… pour se protéger du froid mordant… » — David Goodis, Sans espoir de retour

Ici, la ville n’est pas un décor : c’est une pression. Skid Row anesthésie, River Street attire, “L’Enfer” mord. Et le roman joue sur cette cartographie comme sur une mécanique : plus le héros avance, plus l’air se raréfie. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un homme qui tombe. C’est l’histoire d’une ville qui l’accompagne — en le poussant dans le dos.

Petit pitch en une ligne

Un ex-chanteur brisé descend à Skid Row, et la ville l’utilise comme “solution” quand elle manque de preuves.

Pourquoi ça marche

Parce que Goodis ne te vend pas du suspense en vitrine : il te vend une sensation. Le froid, la honte, l’étau. Tu lis, et tu sens la marge de manœuvre se rétrécir.

Résumé sans spoilers

Whitey traîne à Skid Row. Trente-trois ans, cinquante kilos, des cheveux blancs trop tôt. Surtout : une voix réduite à un souffle. Il a eu une autre vie, un autre nom, un autre destin. Il s’appelait Eugene Lindell, et il chantait.

Un soir, il s’enfonce vers River Street, dans une zone qu’on surnomme “L’Enfer”. Il tombe sur une scène qui ne devrait jamais exister dans un roman noir : un homme essaie d’aider, et c’est précisément ce geste qui le désigne. Quand la police arrive, la lecture est immédiate : le pauvre type au mauvais endroit devient le suspect parfait.

À partir de là, le livre déroule deux fronts : la rue (qui gronde, se fracture, cherche des ennemis), et l’institution (qui veut une conclusion, vite, propre, vendable). Whitey, lui, n’a ni clan ni vernis. Et dans une ville nerveuse, “sans vernis” est une condamnation.

Sans spoiler : attendez-vous à une fuite en avant, pas à un puzzle. Le suspense ne vient pas de “qui ?” mais de “jusqu’où ?”.

Le nerf du roman (et ce qui cloche parfois)

1) L’intrigue : simple, mais tendue comme un fil de fer

Goodis ne “complexifie” pas pour impressionner. Il fait l’inverse : il dépouille, puis il serre. Résultat : chaque scène ressemble à une porte qu’on referme un cran de plus. La ville a besoin d’un coupable, et Whitey ressemble déjà à quelqu’un qu’on a oublié. Donc on le retient.

2) Whitey : un héros sans posture

Whitey ne joue pas les durs. Il n’en a plus la force. Et c’est là que Goodis est fort : il fabrique l’empathie sans violons. Le personnage n’est pas “sympa”, il est humain — c’est-à-dire cabossé, contradictoire, parfois lâche, parfois étonnamment droit. Et sa voix perdue devient un symbole brutal : perdre sa voix, c’est perdre son droit d’exister.

« …Je vais t’expliquer ce qui t’attend… Cette fois, c’est ta gorge qui va prendre… Ici, exactement ici… » — Goodis, scène de menace (matraque / pomme d’Adam)

3) Celia & Sharkey : amour, possession, et dette émotionnelle

Celia n’est pas une “femme fatale” en carton. Elle est un pivot : ce que Whitey a perdu, ce que Sharkey veut garder, et ce que la ville transforme en monnaie. Sharkey, lui, est un antagoniste froid : pas le gangster flamboyant, plutôt le type qui administre la violence comme une procédure. Dans ce roman, la jalousie n’est pas romantique : elle est industrielle.

4) Le commissariat : quand l’ordre fabrique son récit

Goodis a le chic pour montrer la police sous pression : hiérarchie, politique, rue qui s’enflamme, et nervosité qui se change en brutalité. Ce n’est pas un essai. C’est de la fiction noire : une machine qui cherche une vérité “compatible”.

« …capitaine Kinnard… Il cligna des yeux… fixa sur le plafond un regard traqué… » — Goodis, portrait d’un homme (et d’un service) à bout

5) Ce qui “cloche” parfois (si je chipote)

  • Une noirceur totale : c’est la signature Goodis, mais il ne laisse presque jamais respirer. Si vous aimez les romans noirs avec éclaircies, ici… prenez un manteau.
  • Des personnages secondaires “fonctionnels” : certains servent surtout la mécanique (la rue, la foule, la peur). Ce n’est pas un défaut absolu : c’est un choix de rythme.
  • Une violence sèche : pas gratuite, mais frontale. Goodis ne détourne pas le regard, et il faut être d’accord avec ça.

En clair : si vous voulez une intrigue “maligne”, passez. Si vous voulez un roman qui vous colle une main sur l’épaule et vous chuchote “tu vois, c’est comme ça que ça finit”, alors vous y êtes.

Trois moments qui restent collés

1) La ruelle

Le froid, l’impasse, la découverte… et cette seconde où un geste “normal” devient un piège.

2) Le regard

À Skid Row, les gens regardent sans voir. Au commissariat, ils regardent pour classer. La différence fait mal.

3) La gorge

Une menace très “concrète” : on comprend soudain que l’identité tient parfois à un seul morceau de chair.

Avis personnel final

Je vais être clair : Sans espoir de retour n’est pas un roman “agréable”. C’est un roman nécessaire. Goodis écrit au ras du trottoir, là où les bons sentiments n’ont pas d’adresse et où la ville choisit ses coupables par commodité. Whitey n’est pas un héros, c’est un homme déjà effacé, donc facile à pousser. Et ce qui m’impressionne, c’est la précision : le froid, la soif, la honte, la foule, la pression du commissariat… tout forme un étau. Si vous aimez les romans noirs qui vous divertissent, celui-ci va vous bousculer. Si vous aimez les romans noirs qui vous regardent dans les yeux et vous disent “tu sais très bien que ça peut arriver”, vous allez le garder.

Note du chroniqueur : à lire un soir calme, pas entre deux courses. Goodis, ça demande du silence autour.

Sources & repères

  • Gallimard — fiche éditeur (Sans espoir de retour, première parution 1956, trad. Henri Robillot) : gallimard.fr
  • Repère édition originale (titre original, 1954) — mention “Street of No Return (1954)” : barnesandnoble.com
  • Texte source de travail (édition française) — Sans espoir de retour, David Goodis (traduction Henri Robillot), corpus de lecture.

À vous : vous l’avez lu ? Vous le placez où, dans la galaxie Goodis — plutôt “coup de poing social” ou “tragédie intime” ? Dites-moi ça en commentaires.

— Jean-Claude, Chronique Noire

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