FIEVRE AU MARAIS – LEO MALET

Oublie les boutiques de créateurs et les files d’attente pour le falafel rue des Rosiers. Ce Marais-là n’existe pas encore. Avec Léo Malet, on plonge dans un Paris qui a le goût de la ferraille et l’odeur du tabac gris. Une chronique pour ceux qui aiment quand la littérature a du grain.

C’est un « printemps pourri ». Voilà comment ça commence. Pas de soleil, pas de bourgeons, juste une flotte insidieuse qui transforme le IIIe arrondissement en une estampe japonaise ratée, grise et baveuse. Nestor Burma, notre détective de choc, n’est pas là pour admirer l’architecture de l’Hôtel Salé. Il est là pour une raison bien plus terre-à-terre, une raison qui nous parle à tous quand les fins de mois arrivent trop tôt : il est fauché comme les blés.

Dans Fièvre au Marais, la misère n’est pas romantique, elle est collante. Pour survivre, Burma doit aller engager ses propres bijoux chez un prêteur sur gages, le père Samuel Cabirol, rue des Francs-Bourgeois. Et c’est là que le décor bascule.

La boutique aux objets tristes

Imagine l’endroit : un escalier étroit et obscur qui sent le pipi de chat et l’humidité, une porte qui grince, et derrière, le capharnaüm d’un usurier. C’est ici que Malet déploie son génie de l’atmosphère. Il ne décrit pas seulement une pièce, il décrit une vie d’épaves. Entre des jumelles de théâtre et un casque à pointe de la guerre de 70, il y a ce détail incongru, presque obscène dans sa tristesse : un ours en peluche.

Ce jouet d’enfant, échangé contre une poignée de sous, trône là, témoin muet du drame qui vient de se jouer. Car évidemment, Burma arrive trop tard — ou trop tôt, c’est selon. Cabirol est raide mort, un coupe-papier en travers de la gorge, le visage barbouillé de rouge à lèvres.

Burma prend un coup sur la cafetière (une habitude chez lui), s’évanouit, et se réveille avec deux indices qui feront tout le sel de l’intrigue : le fameux ours en peluche, symbole d’innocence perdue, et une culotte de nylon noir oubliée dans un sac rose, symbole d’une féminité trouble. Le ton est donné : ce sera grotesque et tragique.

L’enfer des fondeurs et les fantômes de l’Histoire

Ce qui donne sa « couleur » si particulière à ce roman, c’est le contraste thermique. Dehors, il pleut, il fait froid, c’est le Paris gris. Mais l’enquête pousse Burma à pousser les portes des arrière-cours du Marais, là où se cachent les artisans.

On entre alors dans l’atelier de la fonderie Larchaut. Et là, ça vous saute à la gorge. Malet décrit avec une précision hallucinante ces ouvriers aux allures de cosmonautes, protégés par des lunettes noires, qui touillent le cuivre en fusion comme une soupe de l’enfer à 1700 degrés. La lumière est violette, rouge sombre, ça grésille, ça fume. On est loin des salons feutrés.

C’est ça, la force de ce livre : nous faire sentir la chaleur du métal en fusion qui sert à fabriquer des « articles de Paris » (des bibelots sans valeur), tout en nous baladant près des ruines de la Tour Barbette où plane le fantôme de la reine Isabeau de Bavière. On oscille constamment entre la grande Histoire de France et la petite histoire crapuleuse des receleurs.

L’Extrait : L’entrée en matière

Pour te mettre dans l’ambiance, voici comment Burma décrit son arrivée chez l’usurier, juste avant que tout ne dérape. Note le sens du détail « brocante » qui fait tout le charme du récit :

« La pièce où je me trouvais, et que l’obscurité précoce commençait à envahir, était inégalement partagée en deux par une « banque » à mi-hauteur. […] Derrière le fauteuil de cuir usagé, une penderie alignait une collection de vêtements. Des objets disparates s’entassaient en pagaille dans les rayonnages de bois blanc courant le long des murs. Entre des jumelles de théâtre et un casque à pointe de 70, il y avait même un ours en peluche, ce qui était assez pénible. »

Des personnages hauts en couleur

Dans ce décor de cinéma noir et blanc, les personnages crèvent l’écran. Il y a Odette Larchaut, la beauté fatale aux chaussures en peau de serpent, qui semble sortir tout droit d’un film avec Lauren Bacall, mais qui traîne ses guêtres dans des histoires sordides. Il y a un étudiant, Maurice Badoux, un rêveur aux lunettes épaisses qui cherche des trésors médiévaux dans les caves du quartier (le rêveur face au réaliste Burma).

Et puis, il y a cette ambiance de « farces et attrapes ». Littéralement. L’un des protagonistes, Jean Mareuil, vend des accessoires de cotillon. Malet s’amuse de ce mélange : on tue, on saigne, mais sur fond de mirlitons et de nez rouges. Le tragique côtoie le ridicule, comme souvent dans la vraie vie.

💡 La petite histoire dans l’histoire

Sais-tu que ce roman a failli s’appeler « L’Ours et la Culotte » ?
Lors de sa parution originale, c’était le titre prévu. L’éditeur ou Malet lui-même a dû trouver que ça manquait de sérieux ou que ça faisait un peu trop vaudeville. Pourtant, ce titre résumait à merveille l’esprit du livre : le choc entre l’enfance misérable (l’ours) et la sensualité adulte (la culotte). Finalement, Fièvre au Marais l’a emporté, plus classique, mais avouons que l’original avait un sacré piquant !

Pourquoi le dévorer aujourd’hui ?

Parce que c’est un roman d’atmosphère par excellence. On ne le lit pas pour deviner qui est l’assassin (même si l’intrigue tient la route), on le lit pour s’imprégner d’un Paris disparu. C’est un livre qui a une odeur : celle de la poussière des vieux papiers, de l’ozone des orages et de l’armagnac bon marché.

C’est une lecture parfaite pour accompagner un après-midi de flemme, quand la pluie bat contre la vitre et qu’on a envie de se dire que, finalement, être au chaud chez soi, c’est mieux que de se prendre des coups de matraque dans le IIIe arrondissement.

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