EN CREVANT LE PLAFOND — JAMES HADLEY CHASE
Chronique Noire • Roman noir • James Hadley Chase
EN CREVANT LE PLAFOND — JAMES HADLEY CHASE
En crevant le plafond — le casse parfait… jusqu’à l’instant où l’ego prend le manche
Un pilote qui refuse de redevenir “personne”, une femme lucide mais piégée par son propre espoir, des diamants industriels qui valent trois millions, et une organisation criminelle qui n’a pas pour habitude de pardonner. Chase ne raconte pas la morale : il raconte l’addition.
Auteur
James Hadley Chase
Titre original
You’ve Got It Coming
Édition française
Gallimard (Carré Noir) • Traduction : J. Witta
Genre
Roman noir / hardboiled (mécanique criminelle, fatalité, trahison)
Où ça se joue
Los Angeles → avion (ligne L.A.–San Francisco) → désert → bureaux “respectables” → chasse à l’homme
Un plan “propre” sur le papier devient une traque sale dès que l’argent change de main. Et chez Chase, c’est toujours l’orgueil qui met le feu à la mèche.
Le décor : le luxe rêvé, la sueur réelle
Chase commence rarement par la poésie : il commence par le nerf. Ici, le nerf, c’est un couple fragile et un homme humilié. Glorie Dane a trente-deux ans. Elle a été “quelqu’un”, autrefois : second prix au concours de beauté « Miss Amérique 1947 ». Puis la pente : petits rôles, paillettes de seconde main, et cette spécialité américaine qu’on maquille en romance — être “entretenue” par un type dangereux, Ben Delaney.
En face, Harry Griffin : pilote, beau joueur, tempérament de dynamite. Il pilote donc il se croit au-dessus. Et quand il perd son poste, il ne voit pas une tuile : il voit une offense. Dans ce roman, le crime naît d’une phrase simple : “Je ne redescendrai pas.” Sauf que le réel, lui, n’en a rien à faire.
Un pilote déclassé détourne un avion pour voler des diamants industriels… et déclenche une chasse où personne ne joue à armes égales.
Pourquoi ça marcheParce que Chase ne te vend pas “un casse”. Il te vend la montée de pression : l’ego qui gonfle, la peur qui suinte, et l’instant où la trahison devient plus logique que la loyauté.
Résumé sans spoilers
Harry Griffin perd son job et refuse l’idée même de redevenir un type ordinaire. Il connaît une information capitale : le 25 du mois, un lot de diamants industriels d’une valeur de trois millions de dollars doit être transporté sur un avion de la Compagnie californienne à destination de San Francisco, avant départ vers Tokyo. Sur le papier, c’est le “coup parfait” : détourner l’avion, se poser dans le désert, récupérer la marchandise, disparaître.
Glorie comprend tout de suite ce qu’un amateur oublie toujours : voler, c’est une chose ; revendre, effacer, survivre, c’en est une autre. Et pour ça, il faut une organisation. Donc Delaney. Sauf que Delaney ne “rentre pas” dans un plan : il s’en empare. Il envoie Borg pour encadrer l’affaire, et à partir de là, la combine change de nature : ce n’est plus un projet, c’est une laisse.
Sans spoiler : attends-toi à une trajectoire, pas à un puzzle. Le suspense ne vient pas d’un “qui ?” mais d’un “jusqu’où va-t-il s’enfoncer… et qui va le rattraper ?”.
Le nerf du roman (et ce qui cloche parfois)
1) L’intrigue : simple, mais tendue comme un câble
Chase dépouille, puis il serre. Le plan de Griffin est clair, presque “cinéma” : alias, déguisement, cabine, garde armé, désert, récupération. Mais plus c’est clair, plus le moindre grain de sable devient fatal. Et il y en a.
2) Glorie : la lucidité tragique
Glorie n’est pas une “femme fatale” de vitrine. Elle est le cerveau pratique du duo : alibis, revente, prudence. Elle voit les risques avant qu’ils explosent. Son drame, c’est qu’elle veut encore croire à une sortie : un mariage, l’Europe, une vie propre — alors qu’elle a misé sur un homme qui confond vitesse et destin.
3) Griffin : la vanité en pilote automatique
Griffin, c’est l’orgueil blessé qui se déguise en courage. Il veut “reprendre la main” sur sa vie, mais il le fait comme un joueur : en doublant la mise, puis en croyant qu’un alias (Harry “Green”) suffit à effacer l’homme (Griffin). C’est là que Chase est fort : il montre la différence entre un masque et une fuite.
4) Delaney & Borg : l’organisation et la fonction
Delaney, c’est le crime en entreprise : réseaux, façade respectable, gestion. Borg, c’est la fonction : patient, méthodique, efficace. Un type qui ne s’énerve pas. Il cherche, il trouve. Et quand il trouve, il ne débat pas.
5) Ce qui “cloche” parfois (si je chipote)
- Une noirceur sans pause : c’est la signature Chase, mais certains lecteurs aimeront une respiration de plus.
- Des personnages “fonctionnels” : quelques seconds rôles servent surtout la mécanique (ce qui peut frustrer).
- Un héros parfois irritant : Griffin est volontairement instable — c’est cohérent, mais ça peut agacer.
« Jadis… elle avait remporté le second prix au concours de beauté “Miss Amérique 1947”. »
Chase pose Glorie en deux lignes : passé glamour, présent qui grince, et une lucidité qui sent la fin de crédit.
« Notre conversation est enregistrée sur une machine à ruban magnétique. »
Ici, le piège n’a pas besoin de revolver : il suffit d’une bande.
Trois moments qui restent collés
-
Le “25 du mois”.
Quand Griffin annonce la date, la somme, la destination, tout devient concret. Ce n’est plus un fantasme : c’est un plan qu’on peut exécuter. Et c’est là que le roman bascule. -
Le garde armé à bord.
La présence du garde force l’improvisation. Chez Chase, l’improvisation, c’est le début de la chute : on ne contrôle plus, on réagit. -
La bande magnétique.
Takamori transforme une négociation en dossier. Griffin comprend qu’il n’est pas en train de “vendre” : il est en train de se faire enfermer.
Avis personnel final
Je vais être franc : ce roman n’a rien d’un “polar confort”. C’est une mécanique noire, sans coussin. Si tu lis Chase pour le grand spectacle, tu auras le décor (avion, désert, diamants), mais tu resteras surtout pour l’autopsie : comment un homme se raconte qu’il est “fort”, puis se découvre nerveux, instable, prêt à trahir.
Glorie, elle, est le cœur triste du livre : lucide, intelligente, mais enfermée dans une espérance qui la rend vulnérable. Et Borg… Borg est la leçon. Dans la vie comme chez Chase, on ne perd pas contre plus malin que soi. On perd contre plus patient.
Si tu aimes les romans où le danger ne porte pas forcément un flingue, mais une organisation, un dossier, une preuve, En crevant le plafond est un bon poison : efficace, amer, et qui laisse une trace.
— Jean-Claude, Chronique Noire
Sources & repères
- Édition française : Gallimard (Carré Noir) • Traduction : J. Witta.
- Titre original : You’ve Got It Coming (James Hadley Chase).
- Corpus de lecture : texte de l’édition française.
